Miles Davis
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FANFARES, MUSIQUES D'HARMONIE ET MUSIQUES MILITAIRES.
Journée du 14 juillet.
FESTIVAL DES MUSIQUES CIVILES.
Organiser de manière à conduire à bonne fin de semblables manifestations musicales, est une entreprise hardie qui exige des sacrifices de plus d'un genre. Le dévoilaient de quelques hommes intéressés au progrès de l'art ne suffit pas ; il faut avec ces dévotiments la collaboration d'un coffre-fort qui résiste aux assauts souvent renouvelés et ne se décou, rage point. Les devonments, on les trouve facilement dans notre France, si remplie de belles imaginations et de coeurs généreux. Les coffres-forts sont plus rares.
La Commission impériale en avait mis un parfaitement garni à la disposition du comité qui, tout à fait rassuré de ce côté, n'a plus eu qu'un souci : le succès artistique du festival et des concours, sans se préoccuper autrement du résultat financier.
Ileureux ceux qui peuvent ainsi faire de l'art. pour l'art 1
L'àme du comité de l'exécution musicale de la 3e section a été M. Émile Jonas. Pendant sept mois, cet artiste distingué s'est consacré tout entier aux soins de cette entreprise. Nous connaissions M. Émile Jonas comme un compositeur (le beaucoup de talent, nous ne le savions pas administrateur de premier ordre; or il l'est assurément. La conception toute nouvelle des concours tels qu'ils ont eu lieu est presque entièrement son oeuvre, et il est entré avec une rare sagacité jusque dans les moindres détails de comptabilité et d'arrangement de toute nature, afin d'assurer à ces manifestations musicales un ordre parfait et tout l'éclat qu'on pouvait en attendre.
Son dossier de correspondance s'élève à plus de trois cents lettres, et tous les cochers de Paris le connaissent pour l'avoir conduit de la rue bicher, où il demeure, à l'avenue Rapp, où étaient situés les bureaux de l'administration de la Commission impériale de l'Exposition,
Rappelons que, malgré l'intérêt et la sympathie que les Sociétés musicales, sans exception, éveillaient dans l'esprit du comité, il n'a pas cru
tao LÀ MUSIQUE, LES MUSICIENS
devoir les accepter toutes, sachant combien quelques groupes de musiciens inexpérimentés risquent de gâter les meilleurs éléments d'harmonie. On ne pouvait pas décemment convier le public à un festival solennel, et très-solennellement annoncé, pour lui offrir des cacophonies en guise de symphonies. L'art a sa pudeur, et il est bon qu'on fasse ses fausses notes, comme Napoléon I" voulait qu'on lavât son linge, en famille. Donc le comité, se renfermant dans les limites artistiques qu'il avait cru devoir s'imposer, s'est trouvé, à son grand regret, dans la nécessité de refuser plus de trois cents sociétés appartenant aux divisions inférieures.
Quatre-vingts corps de musique, c'est-à-dire environ neuf mille exécutants furent admis. Que serait-il arrivé, bon Dieu t si aucune Société n'eût manqué à l'appel? Heureusement, très-heureusement, il faut bien en convenir, sur cc contingent formidable, vingt-cinq musiques en tout se sont présentées. C'était encore trois mille instrumentistesamateursquidevaientjouer eu publicaprès une seule répétitiomet franchement, c'était suffisant. Divisées en deux sections, suivant que les musiques étaient à l'ancien ou au nouveau diapason, cette armée de cuivre et de bois ne pouvait nécessairement jamais unir ses forces pour un ensemble général. Il fallait donc de toute nécessité que chaque corps fournit son harmonie l'un après l'autre, et cette nécessité, qu'ondéplora d'abord, tourna grandement à l'avantage de, la bonne exécution du festival. Sous le rapport de l'intensité du son , on eùt peu gagné à faire jouer ensemble les trois mille symphonistes. On croit généralement que l'intensité de son d'un orchestre est en raison du nombre des instruments qui le composent, et c'est là une erreur plusieurs fois démontrée. Quatre n'est pas le double de deux, quand il s'agit d'agents sonores.J'ai traité longuement ailleurs' cettecurieuse question d'acoustique, et je disais :
Si la détonation produite par un canon forme au total la résonnance de mille violons, mille violons ne produiront pas l'effet d'un coup de canon.
Il y a plus : ces mille violons qui, additionnés, donneraient au quotient la valeur d'un coup de canon, ne pourraient pas couvrir un seul trombone, qui, au contraire, les dominerait tous. Et, pourtant, il faudrait peut-être la valeur de trois cents trombones pour former un total
1. Histoire d'un inventeur au XTX. aune. Grand in-octavo de 550 pages.— Paria, Pagnerre, éditeur.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 191
de son équivalent au son fourni par un coup de canon, lequel, à son tour, dominerait à la fois lés trois cents trombones et les mille violons avec tous les orchestres du monde.
Pourquoi cela?
Par deux raisons.
La première, c'est que, matériellement, il est impossible de faire un tout du sonde mille violons, comme le canon fait un tout de sa détonation. Chaque musicien est naturellement forcé d'occuper un espace, de se tenir à une certaine distance de son voisin. Chaque individu agit ainsi dans une sphère séparée, dans un milieu qui lui est propre, et tout l'ensemble, toute la précision que peuvent mettre les musiciens à attaquer une même note, ne feront pas que cette note parte d'une même source de vibration.
D'un autre côté, aucun des mille violons compris dans un très-grand espace ne donnera d'intensité de son à son voisin, ou, pour parler plus exactement, il ne lui eu donnera que dans une proportion inappréciable.
Une comparaison rendra notre démonstration plus saisissante.
Supposons qu'un lançât dans un bassin rempli d'eau mille petites pierres ; est--ce que les faibles ondulations qui viendraient rider la surface du liquide effaceraient les fortes ondulations occasionnées par le jet dans l'eau d'un pavé 1 Assurément non l'oeil, sans perdre de vue l'effet dm ,nille petites pierres, suivrait avec précision le déplacement du liquide par la chute du pavé.
Or, les ondulations de l'air procèdent à l'égard de l'oreille exactement comme les ondulations de l'eau relativement à nos yeux.
Les mille petites pierres lancées dans le bassin d'eau ne forment pas un tout : il y a mille causes premières, il y a mille effets secondaires, et chaque pierre précipitée dans le liquide établit un centre d'ondulations en rapport avec sa pesanteur spécifique et son volume.
Voilà précisément ce qui arrive avec les instruments de musique , lesquels agissent dans une sphère séparée , dans un milieu qui leur est propre, établissant de fortes ondulations sonores s'ils sont puissants, des ondulations moins fortes s'ils sont moins puissants.
En multipliant les instruments de même nature jusqu'à un certain nombre, qui doit être limité, on donne à l'orchestre , avec plus de justesse, par le phénomène des vibrations compensées, cette puis— sauce et cette douceur qui satisfont pleinement l'oreille sans jamais la heurter.
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Mais double-t-on , triple-t-on, quintuple-t-on la force de chaque instrument, parce qu'on double, parce qu'on triple, parce qu'on quintuple chacun des instruments de l'orchestre? Évidemment, non; et cette erreur, qui a fait si souvent le désappointement des compositeurs, est aujourd'hui démontrée par les travaux doublement utiles d'Adolphe Sax.
La seconde raison qui fait qu'on entend un instrument à travers un très-grand nombre d'autres voix musicales, souvent plus puissantes, tient à la nature du timbre de l'instrument.
Le timbre, c'est la couleur du son..
De même que vous distinguez une marguerite ou un coquelicot dans une prairie, au milieu d'un grand nombre de plantes de différentes natures, de même vous distinguez dans un orchestre tel ou tel instrument par son timbre , qui frappe votre ouïe et l'impressionne particulièrement. C'est grâce, surtout, à la nature des différents timbres que l'harmonie est appréciable dans l'orchestre ; car les intervalleé de son deviennent d'autant plus sensibles, que les timbres qui forment ces intervalles sont dissemblables. Il est plus difficile , on le comprend, de savoir comment deux ou un plus grand nombre de sons peuvent se faire entendre à la fois, lorsqu'ils sont produits par des instruments d'un même timbre. M. de Muiran a donné sur ce phénomène de la perception des différents sons une explication qui est au moins ingénieuse. L'air, selon lui, est divisé en particules de diverses grandeurs, dont chacune est capable d'un ton particulier, et n'est susceptible d'aucun autre ; de sorte qu'à chaque son qui se forme, les particules d'air qui lui sont analogues s'ébranlent seules, elles et leurs harmoniques, tandis que toutes les autres restent tranquilles jusqu'à ce qu'elles soient émues à leur tour par les sons qui leur correspondent ; de sorte qu'on entend à la fois deux sons, comme on voit à la fois deux couleurs; parce que , étant produits par différentes parties, ils affectent l'organe en différents points.
Jean-Jacques Rousseau réfute ce système dans les termes suivants : « Ce système est ingénieux; mais l'imagination se prête avec peine à l'infinité de particules d'air différentes en grandeur et en mobilité, qui devraient être répandues dans chaque point de l'espace, pour être toujours prêtes, au besoin, à rendre en tout lieu l'infinité de tous les sons possibles. Quand elles sont une fois arrivées au tympan de l'oreille, on conçoit encore moins comment, en les frappant plusieurs ensemble,
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elles peuvent y produire un ébranlement capable d'envoyer au cerveau la sensation de chacun en particulier. Il semble qu'on a éloigné la difficulté plutôt que de la résoudre; on allègue en vain l'exemple de la lumière, dont les rayons se croisent dans un point sans confondre les objets; car, outre qu'une difficulté n'en résout pas une autre, la parité n'est pas exacte, puisque l'objet est vu sans exciter dans l'air un mouvement semblable à celui qu'y doit exciter le corps sonore pour être ouï. Mengoli semblait vouloir prévenir cette objection , en disant que les massesd'air chargées, pour ainsi dire, de différents sons, ne frappent le tympan que successivement, alternativement et chacune à son tour, sans trop songer à quoi il occuperait celles qui sont obligées d'attendre que les premières aient achevé leur office, ou Sans expliquer cornaient l'oreille , frappée de tant de coups successifs, peut distinguer ceux qui appartiennent à chaque son '.
Mais si nous laissons de côté la question si difficile et si complexe de la production et de la manifestation du son, question qui nous conduirait dans le domaine de la physique, nous arriverons à cette conclusion incontestable, que la force des orchestres dépend surtout du timbre et de la puissance des instruments employés. C'est en vain qu'on chercherait la puissance du son dans la trop grande multiplication des instruments. Dans un orchestre de mille musiciens, un très-grand espace est nécessaire , et les sons les plus éloignés de chaque auditeur n'arrivent pas jusqu'à lui ou n'arrivent que comme une tramée de sons. Il commence par entendre l'instrument qui se trouve le plus rapproché de lui, et les autres instruments ne se manifestent qu'à la file et suivant leur degré d'éloignement.
Non-seulement, dans ce cas, on ne gagne rien en puissance, mais on perd par le défaut d'ensemble la précision rhythmique , sans laquelle toute mélodie devient languissante, et toute harmonie discordante. L'armée des trois mille instrumentistes du festival civil devait donc fournir meilleure sonorité et le meilleur ensemble possible, divisée comme v,Ile se trouvait par l'exigence des diapasons. Néanmoins, je le confesse, malgré cette division, malgré l'expérience du chef d'orchestre, M. Paulus, j'avais craint pour l'ensemble de cette exécution à laquelle concouraient tant de sociétés qui n'avaient jamais eu l'occasion de se réunir. J'avais aussi craint pour la justesse, cet écueil des instruments à vent de mauvaise fabrication. Toutes ces craintes heureusement se sont évanouies à la répétition, admirable prélude d'une séance plus
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admirable encore, grâce à l'heureuse disposition de l'orchestre. Sans démembrer les Sociétés, on les fit se déployer en ligne de l'aigu au grave, eu partant du centre de l'hémicycle. De cette manière la masse instrumentale se trouva divisée en zones sonores formées par des instruments de même nature. A l'extrémité, touchant à la circonférence, mugissaient toutes les basses ; du centre se détachait la mélodie principale des instruments chantants. Comme l'a très-bien fait observer un de nos confrères, M. Albert Vizentini, il ne s'agissait pas ici de corporations se connaissant, ayant l'habitude de jouer ensemble; ou seulement d'orchestres militaires se pliant à u ne même discipline. La plupart de ces Sociétés sont des Sociétés d'amateurs,venuesde différents points. Néanmoins, comme exécution, ce festival dépassa ceux qui l'avaient précédé, et le succès tint de l'étonnement.
Les musiciens, dont la tenue était irréprochable, dont les instruments brillaient à la lumière cousine les armes pacifiques de l'harmonieux bataillon, produisaient, échelonnés sur l'immense amphi, théâtre , l'effet le plus grandiose. Les jeux olympiques tant vantés ont-ils jamais offert rien de plus digne d'une nation civilisée?
Tous les morceaux exécutés ont obtenu un accueil sans précédent, eu égard à la nature de ce festival. La magnifique prière de Moise, de Rossini, a été redemandée par acclamation, et le même honneur a été fait à la marche du Prophète.
M. Émile Jonas s'est affirmé, à cette séance, comme compositeur spécial de premier ordre. S'il continue à écrire pour les enivres, il rendra les plus importants services à l'art populaire, en remplaçant, par des œuvres originales et savamment orchestrées, les platitudes qui jusqu'ici ont souillé le répertoire de nos musiciens amateurs. Sa marche triomphale la Victoire et son entraînant galop le Diainara étaient à leur place à côté des oeuvres de Méhul, d'Auber, , de Gluck, de Mendelssohn, de Wagner, de Rossini et de Meyerbeer. Nous ne saurions en faire un plus bel éloge.
Si tous les instruments avaient été au diapason normal, tous les musiciens eussent pu jouer it la fois, et,— bon ou mauvais,—nous aurions eu un tutti de musiques d'harmonie sans précédent dans notre pays. Mais toutes les sociétés n'ont pas le moyen de réformer leur matériel, et les conseils généraux, pas plus que les municipalités, ne se montrent toujours disposés à favoriser de semblables entreprises. Sous ce rapport les autorités en Allemagne ne sont pas plus généreuses qu'en
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
France. Je me souviens qu'une proposition avait été faite au sénat de la ville libre (s'il est encore permis de s'exprimer ainsi) de Hambourg, à cette fin de voter une somme de six mille francs pour baisser d'un quart de ton des instruments de l'orchestre. Le sénat libre de la ville libre refusa très-librement d'accorder cette somme. Il eût peut-être voté trois mille francs, mais six mille lui parurent une trop forte somme pour baisser d'un quart de ton seulement les instruments en question. Alors un des membres fit la motion d'accorder trois mille francs et de us baisser les instruments que d'un demi-quart de ton. Le sénat rit de cette humoristique proposition, ce qui prouve que le sénat de Hambourg (toujours ville libre, ma foi I ) sait ce qu'il dit, même quand il parle musique.
Commencé à deux heures, cette fête musicale était terminée à cinq heures, devant un public d'environ dix mille personnes.
JOURNÉE DU LUNDI.
Concours des fanfares de la seconde classe, — des musiques d'harmonie de la seconde
classe. — Concours d'admission, au concours des grands prix.
Cette journée a été laborieusement remplie par ces trois concours effectués devant trois jurys dont on a lu, au chapitre de l'organisation de cette section musicale, le nom des membres les composant.
Pendant que les fanfares de la seconde classe s'escriment de leur mieux au kiosque du jardin réservé, que les clarinettes s'efforcent de briller au Théâtre international, une lutte des plus vives s'établit au Palais de l'Industrie. Malgré la pluie qui n'a cessé de tomber toute cette journée , un certain nombre d'amateurs ont voulu assister à ces divers assauts, tant au Champ-de-Mars qu'au Palais de l'Industrie.
Les Sociétés d'élite qui triomphent au concours d'admission pour les concours des grands prix sont : la musique des sapeurs-pompiers d'Angers, la musique des canonniers sédentaires de Lille, — la musique
municipale de Tourcoing,—la Société philharmonique de Sainte-Maried'Oignies (Belgique), — la fanfare Adolphe Sax, — la Société philharmonique de Pamiers, — la musique des sapeurs-pompiers de Poitiers, — et les Enfants de let Loire; en tout huit sociétés, trois fanfares et cinq musiques d'harmonie.
Cette première épreuve, très-brillante, très-décisive, est un bon
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présage de la journée du lendemain consacrée au concours des grands prix.
Les vainqueurs du kiosque et du Théâtre international sont :
FANFARES.
20 classe.
t' prix, médaille d'or : Société de Mâcon, directeur M. Guerre.
20 prix, médaille d'or : Musique municipale d'Angoulême, directeur M. Renon.
3° prix , médaille de vermeil : Société de Saint-Martin d'Ablois , directeur M. Matheys.
4° prix, médaille de vermeil : Société de Balagny, directeur M. Boulanger. 5° prix, médaille de vermeil : sapeurs-pompiers des Andelys , directeur M. Girod.
MUSIQUES D'HARMONIE.
In' prix, à l'unanimité, médaille d'or : la Société philharmonique de Cannes, directeur M. Cresp.
2° prix, à la majorité, médaille d'or : Musique municipale des sapeurs-pont. plers de Rennes, directeur M. Maya.
3° prix, à l'unanimité , médaille de vermeil : Musique municipale de Caen , directeur M. Tanneur..
JOURNÉE DE MARDI.
Concours divisionnaires des fanfares de la première elasse,—des musiguesd'hartnovie
de la première classe,— des grands prix,
Sonnez, clairons; Battez, tambours.
Non point pour courir sus aux Anglais, comme dans Charles VI, de MM. Scribe et Halévy, mais pour donner aux Parisiens, aux provinciaux et aux étrangers pressés dans la capitale et avides de distractions nouvelles, l'artistique et émotionnant spectacle d'une lutte comme on en voit peu.
Sonnez, clairons; Battez, tambours.
Cette grande bataille musicale, où tant de grosses caisses, de saxhorns, de clarinettes et de saxophones devaient mordre la poussière, a eu lieu, comme la précédente, sur deux points à la fois, au Champ-deMars et au Palais des Champs-Élysées.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 197
Au Palais de l'Industrie , le combat s'est élevé jusqu'à l'héroïsme entre les musiques d'harmonie internationales qui concouraient pour les grands prix. Sans le règlement émané du comité à l'usage du jury, qui prévoyait le cas où, après deux tours de scrutin, deux Sociétés se trouvant réunir chacune un tiers au plus de voix, il pourrait être procédé à un vote de partage du premier grand prix, sur la demande d'au moins cinq membres, le jury se serait vu fort embarrassé. Ce cas, en effet, s'est présenté, et les voix, après un second tour de scrutin, se sont trouvées divisées également entre la musique des canonniers sédentaires de Lille et la musique municipale de Tourcoing. Le premier grand prix a donc été partagé entre ces deux Sociétés.
En ce qui concerne la musique belge de Sainte-Marie-d'Oignies, on ne peut lui reprocher que son organisation vieillie par les récentes conquêtes de la facture. Les cuivres ont laissé à désirer dans certains passages. Quant aux clarinettes et aux thites, il est impossible de rien désirer de plus parfait. Cette belle harmonie méritait donc un second prix qu'elle a obtenu à l'unanimité des voix, moins un bulletin blanc. Les autres Sociétés couronnées ont pu rentrer fières et glorieuses dans leurs localités respectives, le front haut et le pavillon en l'air. Elles avaient bien mérité de l'art.
Dans la section des fanfares pour les grands prix, ce sont les sapeurs- pompiers de Poitiers qui ouvrent le feu. (Des pompiers qui ouvrent le feu, au lieu de l'éteindre l) Leur musique est bonne , puisqu'elle a été admise à l'honneur de concourir, mais elle a paru inférieure à la fanfare de Pamiers, qui est vraiment une fanfare de premier ordre. Justesse, ensemble, belle sonorité, style, elle a tout, et si Sax n'était venu, comme le Jupiter Olympien, tonner en lançant la foudre par le pavillon de ses quinze admirables instruments, on eût pu croire que Pamiers avait réalisé tous les progrès. Quelle puissance dans ce bataillon sacré des quinze, et quelle adorable douceur aussi! Qui n'a entendu cette fanfare, se livrait après une majestueuse introduction aux plus fantastiques variations sur le Carnaval de Venise, ne sait pas et ne peut pas se douter (les perfectionnements apportés aux instruments de cuivre par le système des six pistons, la plus ingénieuse invention d'Adolphe Sax avec le saxophone.
lins s'agissait pas ici, on le voit, d'encourager des Sociétés naissantes, mais de récompenser, dans de larges proportions, les Sociétés modèles ; et cela autant sous le rapport du mérite des exécutants que
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sous celui de l'organisation symphonique et de la perfection des instrd. ments.
En`eonséquence, non—seulement les artistes n'étaient pas exclus de ce concours, mais ils en constituaient le plus indispensable élément, à la condition, toutefois, qu'ils fissent véritablement partie des Sociétés dont ils se disaient les membres. C'était affaire de bonne foi, et le comité ne pouvait ni n'a voulu établir aucun contrôle à cet égard.
D'où vient donc que lorsque M. Adolphe Sax, à la tète des quinze exécutants composant sa fanfare, est venu recevoir le premier grand prix, remporté avec une incomparable supériorité et aux applaudissements enthousiastes de toute la salle, des protestations se soient fait entendre? Il fallait vraiment que ceux qui protestaient ainsi fussent des envieux jaloux des succès d'autrui , ou des ignorants du véritable caractère de ce concours exceptionnel. Le comité pourtant avait expliqué très-clairement ses intentions à cet égard, et ses explications ont été publiées par le Moniteur, par les journaux de musique et par un grand nombre de journaux politiques et littéraires de Paris et de la province.
Mais, de même que, suivant le proverbe, les gens les plus sourds sont ceux qui ne veulent pas entendre, de même les plus aveugles sont ceux qui ne veulent pas voir. Rappelons, puisque les circonstances l'ont rendu nécessaire, le préambule du comité relatif au concoursdes grand, prix :
« Le comité, voulant donner une éclatante consécration aux Sociétés civile qui se distingueront par une exécution vraiment supérieure dans son ensemble et dans ses détails , autant que par l'excellence de son organisation , a décidé qu'un concours supérieur serait ouvert sous le titre de Concours des grands prix.
• ART. 9, — Un concours d'admission est ouvert entre toute les sociétés qui
aspirent à prendre part au concours des grands prix. »
« Les admissions au concours des grands prix auront lieu, non point d'après le mérite relatif des Sociétés entre elles , mais d'après un mérite absolu basé sur de sérieuses qualités de style, de justesse, d'expression , de sonorité, de mécanisme, etc. Les Sociétés qui se sentent assez supérieures pour aspirer à être admises au concours des grands prix doivent se faire inscrire pour le concours d'admission au moins un mois à l'avance. s
ART. ,i2. — Considérant que la seule admission à concourir pour les grands prix, après un concours préparatoire sévère, est une preuve de capacité notoire,
il-sera décerné à chaque- Société admise à concourir, et qui n'auhit pas rem-
porté un des grands prix, une médaille de mérite en or. »
ET LES INSTBUNENTS DE MESIQUE. 493
< Arrr. 43. - Les jurys seront formés de notabilités musicales françaises et étrangères. »
Comment., après une semblable lecture, a-t-on pu reprocher à M. Sax de s'ètre présenté à ce tournoi d'élite'
La question se réduit à savoir si sa musique est sienne, et s'il avait, à ce titre, le droit de la conduire. Eh bien 1 cette fanfare, non-seulement c'est lui qui l'a créée il y a plusieurs années déjà, mais c'est lui qui a formé les habiles musiciens qui la composent, et c'est à son propre génie qu'elle doit les instruments modèles qui la distinguent de toutes les autres musiques françaises et étrangères. En bonne conscience, M. Adolphe Sax ne pouvait pas, pour étre agréable à ses rivaux impuissants, se condamner lui-même à l'impuissance, et adopter pour sa musique des instruments de mauvaise fabrication, au lieu de les tirer de ses propres ateliers.
Au reste, et puisqu'il fallait absolument que quelques cris discordants vinssent troubler l'harmonie de celte journée , il était tout naturel que ces cris fussent proférés contre un inventeur par ceux qui n'ont jamais rien inventé, et n'ont guère su perfectionner qu'une chose, la calomnie.
La Chronique musicale, qui constate la grande supériorité de la fanfare Adolphe Sax sur toutes celles qui sont entrées en lice, — elle aurait pu ajouter sur toutes celles qui existent cn. Europe, — ajoute :
< Beaucoup auraient voulu que Sax, qui après tout, on le sait, est très-désintéressé, et il l'a prouvé en plus d'une occasion, se contentât cette fois d'affirmer sa supériorité bien connue, et se mit hors de concours, laissant gagner à d'autres le prix de 3,000 fr. qu'il savait ne pouvoir lui étre disputé sérieusement'.
< Toutefois on peut dire, une fois ce désir exprimé, que les personnes qui ont essayé vainement des manifestations aussi hostiles quemaladroites, auraient dû réfléchir; que par cela seul que l'on accepte des concurrents , on doit accepter également sans murmurer les résultats de la lutte. Si jamais quelque Société de fanfare terrasse les musiciens d'élite Sax, elle pourra se vanter d'avoir remporté une éclatante victoire.
Cette belle séance de musique guerrière avait eu pour prélude l'ouverture d'Oberon , exécutée par la musique de la garde nationale de Paris, sous la direction de M. Forestier aîné, mort depuis , comme
1. ili. Adolphe Sax a fait aux musiciens de sa fanfare l'entier abandon de cette somme. Pouvait- il les priver de cette récompense en renonçant à concourir ?
(n^ LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Georges Kastner, Meifred et plusieurs autres encore. Les morts vont vite, hélas t
Un article des dispositions prises par le comité rendait facultatif aux Sociétés classées, d'après les feuilles d'adhéSion, en première division, de concourir avec les Sociétés classées en division supérieure et en division d'excellence, si elles en faisaient la demande au moins un mois à l'avance. Quelques Sociétés, mues par une noble ambition, ont profité de ce droit pour combattre avec les corps d'élite de l'harmonieuse armée. Aussi les concours divisionnaires des fanfares et des musiques d'harmonie qui eurent lieu ce jour-là unt-ils présenté beaucoup d'intérêt. Mais aussi peut-on attribuer à cette circonstance la faiblesse relative des musiques d'harmonie de cette classification, auxquelles le jury n'a pas cru devoir décerner un premier prix. Les fanfares ont offert un meilleur résultat. Au surplus, voici le nom des musiques victorieuses :
CONCOURS DIVISIONNAIRE DE LA 1" CLASSE.
FANFARES.
les prix, à l'unanimité : Fanfare de Dijon, directeur M. Pierrot.
2' prix : Fanfare de Ville-sur-Saulx, directeur M. le comte de Beurges.
3' prix : sapeurs-pompiers de Poitiers, directeur M. Alliaume.
MUSIQUES D'HARMONIE.
Le jury décide à la majorité qu'il n'y a pas lieu à décerner le premier prix. 2. prix Musique municipale du Mans, directeur M. Boulanger.
8' prix : Musique des sapeurs-pompiers d'Épinal, directeur M. Tourey. Pas de quatrième prix.
5' prix : Musique municipale de Vire, directeur M. Custaud.
La distribution des récompenses s'est faite à l'issue du concours, et les médailles ont été très-obligeamment distribuées par les généraux Mellinet et Rose.
Nous ne serons pas assez impertinent pour nous permettre de vanter à cette place les mérites militaires de ces deux officiers supérieurs qui n'ont pas besoin de nos éloges; mais ils voudront bien, je l'espère, nous permettre de profiter de l'occasion qui nous est offerte pour leur faire ici tous nos compliments comme amateurs d'un art qu'ils cultiventavec distinction, et au service duquel ils ont toujours mis leur haute influence et toute leur bonne grâce.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 201
LES MUSIQUES MILITAIRES ÉTRANGERES A PARIS.
La France est hospitalière, et Paris est, je crois, de toutes les villes du monde celle qui aime le mieux les étrangers. Ce titre d'étranger qui, ailleurs que chez nous, est un titre à la méfiance, quelquefois même au dédain, est à Paris un titre de recommandation. Cette disposition d'esprit, qui révèle chez les Français un sentiment exquis de sociabilité et dénote un coeur expansif et franc, a certainement contribué à la réputation si flatteuse dont jouit partout le peuple parisien.
Les journaux avaient annoncé l'arrivée des musiques étrangères sous la conduite d'officiers, et chacun s'apprêtait à leur faire bon accueil. A. mesure qu'une de ces musiques arrivait, elle était l'objet chez le peuple d'une curiosité courtoise, et je ne pense pas qu'un seul de ces soldats— musiciens ait eu à se plaindre d'un manque d'égards de la part d'aucun Français. A la gare, des membres délégués du comité attendirent l'arrivée de nos hôtes, qui furent, par les soins de ce même comité, installés clans les meilleures conditions possibles.
La présentation au chef de l'État des musiques régimentaires russe, espagnole, belge, bavaroise, badoise, des Pays-Bas, de la Prusse et de l'Autriche, s'est effectuée avec un caractère de cérémonial véritablement exceptionnel. A quatre heures et demie, les corps de musique se sont rangés en bon ordre dans la cour du Palais, excitant la curiosité et l'admiration de la foule par leur belle tenue et la variété de leurs uniformes,
Les Russes, régiment des chevaliers-gardes, sont des hommes forts, grands, bien proportionnés. Ils portent la tunique a brandebourgs jaune d'or, le pantalon bleu à double bande rouge, le casque en métal blanc, sur lequel l'aigle russe déploie ses ailes puissantes. Pour armes, ils ont le sabre de cavalerie.
Les Espagnols (1sr régiment du génie), bien pris dans leur taille moyenne, portent l'habit vert tirant sur le bleu foncé, à passe-poils rouges. Pour coiffure , le schako-casquette bas de forme en feutre gris-bois garni de galons et de passementeries rouges.
Les Belges ont l'uniforrne assez semblable à nos artilleurs : bleu foncé avec garniture rouge.
Le I°, Régiment royal d'infanterie (Bavière), a la tunique bleu-gris, le pantalon pareil à la tunique, le casque noir avec cimier en velours de laine.
Régiment du duc de Wurtemberg no 73 (Autriche), tunique blettie,
201 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
épaulettes jaunes, pantalon bleu à passe-poils jaunes , képi noir et jaune, ceinturon. Les officiers portaient l'écharpe orange et le crêpe au bras.
Grenadiers de la garde (grand-duché deBade), costumeprussien, sauf la couleur des parements, tunique bleue à pans coupés, avec agréments blancs, pantalon noir, casque noir à pointe avec crinière rouge.
Grenadiers et chasseurs (Pays-Bas), tunique bleu-noir avec agréments jaunes, pantalon bleu.
92e Régiment de la garde royale (Prusse), tunique bleue à collet droit, garni de galons d'or et d'argent, attentes et contre-épaulettes or et rouge, pantalon gris de fer à passe-poils rouges, casque noir à pointe à crinière rouge, garni sur le devant d'une plaque argentée représentant l'aigle de Prusse.
A cinq heures sont arrivés : M. le général sénateur Mellinet , président du comité, et M. le général Bose, membre du comité.
M. Jonas, secrétaire du même comité, portant l'uilieeme de chef de musique de la garde nationale, a présenté aux deux généraux les of,. Mers et les chefs de musique.
A cinq heures un quart, les .ambours battent aux champs et la musique du 73e de ligne joue l'air national portugais.—Par hasard, le roi et la reine de Portugal faisaient, à ce moment-là, leur entée et voiture de gala, escortés d'un escadron de lanciers.—Quelques instants après,l'Empercer reconduisait à pied, par la COM du palais, les hôtes royaux, qui sont montés en voiture au guichet ciels rue de Rivoli.
Les musiques se mettent en marche. Elles pénètrent dans le jardin réservé, oh les attendait le Chef de l'État, accompagné d'une suite nombreuse, dont faisaient partie le duc de Cambacérès, le duc de Bassano, M. Feuillet de Couches, introducteur des ambassadeurs, M. le général Rollin, le comte de Cossé-Brissac, chambellan de l'Impératrice.
Napoléon III portait l'uniforme de général avec le grand cordon de Portugal, vert, rouge et violet. Au bout de quelques instants, l'Impératrice est arrivée.
Les musiques rangées en colonne , le visage tourné vers le palais,, observaient l'ordre suivant :
Autriche, grand-duché de Bade, Bavière, Belgique, Espagne, Prusse et Russie.
Tout d'abord, l'Empereur et l'Impératrice se sont approchés du colonel
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 203
qui a eu l'honneur de leur être présenté par le général Mellinet. Alors la musique autrichienne a exécuté l'hymne national de cette nation. L'Empereur et l'Impératrice ont passé successivement devant les musiques, s'arrêtant à chaque corps, et adressant quelques mots gracieux aux officiersétrangers dans leur langue respective, car l'Empereur parle presque toutes les langues européennes.
Pour mieux juger de l'effet des corps de musique, l'Empereur fait approcher les musiques russe, prussienne et hollandaise, qui se trouvaient à l'extrémité du jardin. '
Les gens qui veulent voir ,de la politique en tout et sur tout ont remarqué que l'Impératrice avait très-chaleureusement applaudi la musique autrichienne et espagnole, et que c'est pour la musique prussienne que l'Empereur avait réservé ses marques de vive satisfaction. 04 la politique aurait-elle été se nicher, grand Dieu I
Enfla les musiques ont opéré leur retraite en défilant par colonnes. Séance tenante, l'Empereur a fait savoir aux officiers étrangers qui commandaient les musiciens qu'il les retenait affiner pour le mêmejour. Les invitée se trouvèrent être : MM. le comte Tolmatcheff, colonel, accompagnant la musique russe ; — Le Vornas de la Torrès, chef de bataillon, capitaine du far régiment du génie espagnol; — Van Mechevon Cromelin , capitaine des grenadiers et chasseurs des Pays-Bas; — Dunelder , lieu tenant au même régiment; — Gemehl , adjudant-major du régiment de grenadiers de la garde badoise ; —Schichtegrole, major du régiment de la garde royale de Prusse, et le baron de Valderndoff, capitaine au même régiment; — Van lloteg, lieutenant porte-drapeau des grenadiers belges ; — le lieutenant Schmidt de Keklau ; — Émile Jonas, secrétaire du comité.
Certes, le chef de l'État ne pouvait faire un meilleur accueil aux musiciens étrangers et aux officiers désignés pour les accompagner en France.
Le lendemain avait lieu, au Palais des Champs-Élysées, le concours de ces musiques, qui fut un événement musical considérable et sans précédent nulle part en Europe.
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R05 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
CONCOURS EUROPEEN DE MUSIQUES MILITAIRES.
Ce concours a eu lieu le dimanche 21 juillet, et cette date restera à jamais mémorable dans l'histoire de l'art.
On la citera aussi comme un jour glorieux parmi les plus glorieux de cette grande manifestation de toutes les forces vives des peuples associés par le travail et le génie, qui a nom l'Exposition universelle de 1867.
Tranchons le mot , c'est le plus grand succès de l'Exposition.
Au reste, la Commission impériale pouvait seule se sentir assez forte et assez influente pour réunir les corps de musique militaire européens dans ce tournoi sans pareil, et qui très-probablement ne se renouvellera jamais.
Je suis, je l'avoue franchement, très-heureux et très-fier d'avoir fait partie, avec les généraux Mellinet, Rose et Lichtlin , avec MM. Georges Kastner, , Émile Jonas, de Villiers et Paulus, du comité de l'exécution musicale qui a conçu l'idée de ce concours, et l'a conduit à un si brillant résultat. L'entreprise était hardie et présentait de sérieuses difficultés; car à la question purement artistique venaient se joindre des considérations gouvernementales d'un ordre élevé. La diplomatie s'en est mêlée, et les corps de musique, en costume, n'ont pu quitter leur pays pour se rendre sur le turf harmonieux de nos Champs-Élysées, qu'avec l'agrément de leurs souverains.
Chacun a senti qu'il y avait dans cette lutte harmonique si noble et cl' u n caractère si moral et si solennel, autre chose qu'un simple concert. Il y avait la fibre patriotique qui allait vibrer glorieuse et ardente avec le son des instruments.
Il y avait pour les simples amateurs à juger enfin quelle était la meilleure musique militaire d'Europe, comme artistes, comme composition instrumentale, comme chef d'orchestre, comme arrangement de morceaux, comme instruments de musique. L'affluence des étrangers était considérable, et naturellement chacun faisait des souhaits pour le triomphe de la musique de son pays. C'était là le publie le moins impartial qu'on pût réunir, et dans cette circonstance la tâche du jury devenait difficile et fort scabreuse.
Huit jours d'avance, les deux ou trois millions de Français et d'étrangers qui grouillaient en ce moment dans Paris avaient été avertis de cette passe d'armes musicale par des affiches colossales placées sur
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 298
tous les murs, au nombre d'environ vingt mille. En voici le fac-simile qu'il nous a_paru curieux de conserver.
PALAIS DE L'INDusTRIE (CHAMPS-ÉLYSÉES).
Dimanche 21 juillet 1867, à une heure
CONCOURS EUROPÉEN DE MUSIQUES MILITAIRES.
MEMBRES ou JURY INTERNATioNAL
MM. le général MELLINET , sénateur , président; Georges Kiturnan , Ambroise TIIOMAS, membre de l'Institut; BAMBERG, E. BouLANGER, DE BULOW , Jules COHEN, Oscar COMETTANT, DACHADER, Félicien Dam, Léo DELIBES, ELWART, DE FEERTES, GRISAIS HANSLICK , DE LAJAIITC, NICOLAï, ROMERO Y ANDIA , général ROSE, SEMET, E. DE VILLIERS; Émile JONAS, secrétaire.
In Grand prix : Médaille d'or , valeur 5,000 fr.
2' Grand prix 3 000
3' Grand prix : 2,000
4. Grand prix : 1,000
PRENDRONT PART A CE CONCOURS:
Autriche. — Régiment du dee de Wurtemberg, no 73. Chef, M. ZIMMERMANN. 76 Ouverture de Guillaume Tell. ROSSINI.
Grand-duché de Bade. — Grenadiers de la garde. Chef, M. Beau. 64
Finale de Lorelei. MENDELSSOHN.
Bavière. — lu régiment d'infanterie. Chef, M. SIEBENKAES 51
Introduction et chœur nuptial de Lohengrin. %ma.
Belgique. — Grenadiers belges. Chef , M. C. BENDER 59
Fantaisie eut Guillaume Tell. Rossini
Espagne. — let régiment du génie. Chef, M. ItImmoi 64
Fantaisie sur dee airs nationaux. GEVAERT.
France. — Guides de la garde impériale. Chef, M. CRESSONNOIS
Fantaisie sur le Carnaval de Venise. COLIN.
— Garde de Paris. Chef, M. PAELUS. 50
Chœur et Marche dee Fiançailles de Lohengrin, W
Pays-Bu. — Grenadiers et Chasseurs. Chef, M. DIINKLER. . 56
Fantaisie sur Faust. Goma
200 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
1.111890. — 0i régiment de laigarde royale et Grenadiers de la garde, no 2 (régiment de l'empereur François) réunis. Chef, WIEPRECHT. • • • • 90
Fantaisie sar le Prophète. MUSEIRICE11.
Russie. — Chevaliers-Gardes. Chef, M. Doansm.n. '71
Ouverture de la Vie peur le Czar. Osions.
,Morceau imposé Ouverture d'Oberon, masa,
L'ISSUE Dit CONCOURS
DISTIMIUTION TES IlLÉCOUPENSES.
Les portes ouvriront à midi.
Avant neuf heures du matin, les curieux formaient la queue à plusieurs des portes du palais.
A dix heures, toutes les places qui avaient pu être retenues à l'avarice étaient enlevées.
La police, insuffisante pour contenir la foule sans cesse grossissante, invita en vain le public à se retirer, eu lui disant que toutes les places étaient prises. Le public reste sourd, il veut pénétrer dans l'intérieur à tout risque, et de nouvelles queues se forment à toutes les portes. Cela devient inquiétant.
Enfin midi sonne, etle palais est ouvert a la foule, qui pénètre comme une inondation dans le vaste monument. Les tourniquets fonctionnent comme jamais, et les pièces de 2 fr., de 1 fr. et de h fr. tombent coin me grêle dans toutes les caisses remplies, puis vidées, puis remplies de nouveau. De mémoire de caissier on n'avait vu plus beau spectacle. On a trouvé au total 60,000 francs, ce qui est un beau denier, il faut en convenir, lorsqu'il s'agit de la recette d'un concert en France.
Il est arrivé qu'un certain nombre de personnes munies de billets pris à l'avance n'ont pu , malgré tous leurs efforts, forcer la masse des curieux qui voulaientpénétrer dans ce monument de l'industrie, transformé en une comète à cent queues. De là de bruyantes protestations, quelques chapeaux enfoncés et de vifs colloques entre les détenteurs de billets et les agents de police impuissants à remonter le courant des flots humains.
On n'a pas l'idée d'une si formidable réunion. Les auditeurs, dans tout l'intérieur de la nef, étaient littéralement les unssur les au tres.Accabides de fatigue, après être restées debout plusieurs heures, quelques
ET LES INSTRUMENTS, DE MUSIQUE. 207
milliers de personnes se sont assises parterre, à l'orientale, et les (miches plates-bandes de fleurs qui formaient dans la salle une ceinture odoriférante et multicolore ont été ravagées par les piétinements , comme si plusieurs escadrons de cavalerie y avaient passé. On voyait d'intrépides auditeurs accrochés aux draperies de velours , après les avoir fendues avec leur couteau pour y passer leur tète,
Partout où s'offrait un point d'appui quelconque, des curieux étaient postés dans les positions les plus extravagantes.
Les chats ne sont pas plus adroits de leurs pattes que ne l'étaient de leurs pieds et de leurs mains certains de ces mélomanes.
Le dégât en fleurs et en tapisseries a été évalué à 10,000 fr. Mais en retranchant de 60,000 fr. 10,000 fr., il reste encore 50,000 fr., et la somme, suivant l'expression de Balzac, n'est pas déshonorante.
Sauf les trophées représentant les dix groupes de l'Exposition et le trône impérial, toutes les autres décorations avaient été conservées, comme elles étaient le lerjuillet , jour de la distilibution solennelle des récompenses.
Un moment on a pu maintenir libre l'estrade du trône, réservée pour les souverains et les princes étrangers qui, disait-on , devaient assister à cette séance, et qui ne s'y sont pas montrés. Mais la foule sans cesse grossissante, après avoir successivement envahi toutes les parties restées libres, se précipita, pour ne pas étouffer, jusque sur l'estrade impériale, qui en un instant fut couverte comme le pont d'un navire en détresse par une lame tempétueuse. Les souverains seraient arrivés alors, qu'on aurait eu beaucoup de peine à leur trouver un modeste siége là ou ailleurs.
Le choix d'un emplacement pour l'établissement de l'orchestre était des plus importants dans ce Palais de l'Industrie, que je soupçonne être aussi celui de la nymphe Écho. Émile Jonas, chargé de ce soin, ne s'est décidé pour l'extrémité de la partie médiane de la grande nef du côté de la place de la Concorde, qu'après divers essais et sur l'avis d'un habile acousticien. A cette place, on entendait bien encore quelques répercussions quand les instruments à vent éclataient dans les fortissimo; toutefois, c'était supportable. En tout cas, on ne pouvait mieux faire. Malheureusement le public, qui n'était pas dans la confidence de ces essais et ignorait absolument l'impossibilité où l'on se trouvait de
14A. LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
placer l'orchestre plus favorablement, aurait voulu qu'on l'installât au milieu.
Mais n'anlieipons pas sur les événements, et suivons-les à peu près dans l'ordre où ils se sont produits.
A midi trois quarts, le jury prend place eu face de la plate-forme affectée aux musiques, à l'extrémité sud du grand axe.
A une heure, les corps de musique, en grande tenue, descendent en bon ordre le grand escalier sud-ouest, et viennent se ranger au milieu dé la nef.
Ce défilé, qui dure quelques minutes, est solennel et saisissant. D'immenses clameurs de bienvenue, accompagnées des applaudissements de cinquante mille mains,— un peuple, — accueillent chacun de ees corps harmonieux.
Le tirage au sort avait décidé de l'ordre dans lequel ils devaient se faire entendre. Le premier qui se présente est le corps des grenadiers de la garde du grand-duché de Bade.
En voici la composition :
Petite flûte. I homme.
Grandes flûtes. 2
Clarinettes en mi bémol. 2
Clarinettes en si bémol. 15
Bassons. 2
Cornets en mi bémol. 3
Cors-ténors en mi bémol ou si bémol. 3
Piston en si bémol. 1
Bugles en si bémol. 3
Trompettes en mi bémol. 4
Trompette en si bémol.
Cors altos en si bémol. 2
Baryton en ut. 1
Trombone alto. 1
Trombone ténor.
'Trombones basses. 2
Euphonion en si bémol.
Tubas en fa. 2
Bombardons en ut. 3
Petite caisse.
Cymbales.
Grosse caisse.
Piston nié bémol.
TOTAL. 54 hommes.
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ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 209
Le morceau imposé à toutes les musiques est, nous ne Pavons pas oublié, l'ouverture d'Oberon, dont l'arrangement avait été laissé facultatif. Avec ce morceau, chaque orchestre régimentaire était tenu de faire entendre une pièce de son choix.Cette pièce de choix fut, pour la musique du grand-duché de Bade, le finale de Loreley, de Mendelssohn.
Au début, qui est un piano, les auditeurs placés à l'extrémité du palais n'entendirent qu'imparfaitement et réclamèrent avec un bruit de marée montante. Bientôt les voix humaines couvrirent entièrement pour une partie de la salle le son des instruments. Les vaillants musiciens pourtant ne s'en montrèrent pas émus et continuèrent comme si de rien n'était. On demandait à ce que l'estrade pour les musiques fût transportée au milieu de la nef, cc qui était impossible dans le moment, et ce qui, nous le savons, eût été-préjudiciable à la bonne sonorité des instruments. Ne voulant pas se fâcher, mais désirant entendre, les réclamants manifestaient leur volonté sur le rhythme célèbre de o Lampions, et les rares sergents de ville qui se trouvaient dans la salle, impuissants à maintenir l'ordre, écoutaient, l'oeil morne et la tête baissée, ce contre-sujet enragé qui ne se trouvait pas dans la partition.
Pendant quinze ou vingt minutes, l'orage gronda tantôt sourd, tantôt plus menaçant ; puis le tumulte s'apaisa, et le plus habile des sergents de ville, ce bon vieillard nommé le Temps, triompha définitivement de tous les désirs impossibles à satisfaire et des récriminations inutiles. Une ou deux fois seulement on entendit une voix interrompre plaisamment les pianos de l'orchestre, en criant aux musiciens : Plus haut, on n'entend pas!
Le finale de Loreley est, sans contredit,un beau morceau de musique, tel que Mendelssohn l'a écrit ; mais, arrangé pour harmonie militaire, il a paru manquer d'intérêt au point de vue de l'ensemble. Quelques phrases de cornet à pistons bien jouées ont été appréciées. En somme, l'effet général a paru un peu monotone au jury qui, lui, était placé de manière à parfaitement entendre, malgré le tumulte du fond de la salle.
Il était fort intéressant de comparer entre elles, non-seulement les différentes exécutions de l'admirable composition de Weber, mais aussi les arrangements divers écrits en vue des instruments et de 1'ot:0-r
anise-
tien de chacune des musiques.
Les musiciens badois n'ont pas manqué de distinction dans le début si poétique de cette immortelle préface instrumentale, et j'ai remarqué
2t0 LA MUSIQUE, t.ES MUSICIENS
de la vigueur et de la précision dans les traits de basse. En somme, l'exécution, ires-satisfaisante, aurait paru parfaite avec plus d'accents, plus de passion.
Les Badois quittent l'estrade. C'est au tour de l'Espagne, qui, nous offre le personnel suivant :
Grandes dates en bémol. 2 hommes.
Petite flûte en ré bémol.
Petite clarinette en la bémol. 1
Petites clarinettes en mi bémol. 2
Hautbois, 2
Clarinettes en si bémol. 13
Bassons. 3
Cors. 4
Bugles en si bémol. 2
Bugle basse. 1
Barytons. 2
Cornets. 2
Soprano en mi bémol, 1
Trompettes en fa. 6
Trombones en si bémol. 4
Trombones basse en fa. 2
Contre-bassons en fa. 2
Basses en ra. 2
Contre-bassesen ut. 2
Contre-basses en fa. 2
Tambour. 1
Grosse caisse. 1
Triangles. 4
62 Officier. I Chef de musique.
TOTAL. 64 hommes.
Les mélodieux représentants de Castille la Vieille débutent par une fantaisie sur des airs nationaux espagnols.
En écoutant ces rhythmee si pleins de brio, auxquels succèdent, sans autre loi que la fantaisie, des cadences toutes de langueur et d'amour, je rêve délicieusement au soleil de l'Andalousie, à ses courses de taureaux, à ses nuits étoilées surtout. Mon imagination s'échauffant de plus en plus, je vois distinctement dans la nuit, près d'une église, à l'extrémité d'une rue tortueuse et étroite, un balcon mystérieux où s'agite une
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 241
main craintive à la fois et hitrdie,qui nepeutêtre qu'une main de femme. Que fait-elle?... Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt el le envoie dans l'espace un baiser subtil que le fil électrique de la galanterie castillane portera comme un éclair des lèvres mignonnes où il a pris naissance au eceur ému de celui qui l'a fait naître.... Puis je ne vois plus rien , et Alfred de Musset remplace dans mou esprit troublé le tableau fondant de mon imagination vagabonde.
Avez-vous vu dans Barcelone, etc.
Mais la symphonie militaire ne s'était pas tue, et il me parut un moment que j'entendais les soupirs de Rosine, en écoutant les hautbois de Sevilla (la maravilla), et que les trombones qui leur faisaient opposition n'étaient rien autre chose que la voix grave et soucieuse du docteur Bartholo.
Cependant je fais partio'du jury, et les devoirs de ma position me rappellent bientôt à la réalité des choses. Le rêve se dissipe, et je juge que cette fantaisie, écrite avec, beaucoup de talent et un sentiment exquis du génie de la musique espagnole, par un Belge, M. Gevaért, n'est pas précisément le morceau qui convient en cette circonstance. C'est de la musique intime s'il en existe, et c'est devant plus de vingt-cinq mille personnes qu'on l'exécute! Décidément l'art de mettre les choses à leur place est presque tout l'art, et on oublie trop souvent le non erat locus d'Horace.
L'exécution d'Oberon me semble au-dessus de ce qu'on était en droit d'espérer d'une musique espagnole.Bravo pour l'Espagne 1 On applaudit ses musiciens d'élite pour leur talent ; on les applaudit aussi pour les remercier d'avoir entrepris, dans un intérêt purement artistique, le long et fatigant voyage de Madrid à Paris.
Sentinelle, prenez garde à vous ! Voici venir les Prussiens. Heureusement les armes de ceux-ci n'ont aucun rapport avec les fameux fusils à aiguille de Sadowa. et personne ne frémit à leur approche.
Si la tactique n'existait pas depuis que les hommes existent et se font mille sortes de guerre, vous ne doutez pas, je pense, que les Prussiens ne l'eussent inventée.
Artilleurs, cavaliers, fusiliers et musiciens, tout le monde fait de la tactique en Prusse.
Il en résulte que je n'ai point été surpris de voir les musiciens prus-
212 LA 411.121118 Li, LES MUSICIENS
siens, au nem bre de qua tre-vingt-cinq (deux musiques réunies), prendre sur l'estrade une forte position d'attaque , dont Frédéric le Grand luiméme, qui aimait tant la musique et la tactique, et, parle si bien de ces deux arts d'agrément dans ses écrits, se fÛt montré satisfait.
Mais, avant tout, inspectons les forces harmoniques que commande en personne le directeur général des musiques prussiennes, Wieprecht Pr, roi du enivre prussien.
Flûtes (grandes et petites). 4 hommes.
Hautbois (incl. cor anglais). 4
Bassons. 6
Contre-bassons. 4
Petite clarinette en la bémol ou sol. I
Clarinettes en fa, mi, no bémol ou ré. 4
D. Clarinettes en ut ou si bémol, 8
2mel Clarinettes en ut ou si bémol. 8
Cornets sopranos en si bémol, la, ou la b. 4
Cornets altos en mi bémol ou ré. 4
Cors avec tous les corps de rechange. 4
Cors-ténors en si bémol ou la, 4
Barytons tuba. 2
Basses tuba. 6
Trompettes en sol, fa, mi, mi bémol ou ré. 8
Trombones à coulisse. 8
Petites caisses (incl. Timbales). 3
Cymbales (incl, triangle ou cloche, lyre). 2 Grosse caisse.
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