Don cherry
Retour à l'index la-trompette.comUn nomade, un poète, un homme libre. Lune des figures les plus singulières de l'histoire du jazz. Dix ans après sa disparition, le trompettiste demeure l'un des géants les plus sous-estimés qui soient. Plaidoyer pour un prophète. "Va suffisamment loin de toi pour que ton style ne puisse plus suivre." Cette maxime lumineuse d'Henri Michaux, Don Cherry aura passé sa vie à la mettre en oeuvre. Voilà sans doute pourquoi, si plus personne aujourd'hui ne semble remettre en question l'importance décisive du trompettiste dans l'éclosion et la propagation du free jazz tout au long des années 1960; si, par ailleurs, quelques voix venues d'autres horizons s'élèvent parfois pour saluer dans les extraordinaires hybridations formelles qui caractérisent ses productions des années 1970-1980, les prototypes poétiques d'une authentique world music, notre époque, avide de catégories stables et rassurantes, échoue à prendre la mesure exacte du parcours hors du commun de cet électron libre. Un musicien charnière s'il en est, figure de proue de la modernité et, dans le même mouvement, précurseur — tout sauf roublard et dogmatique — d'une post-modernité plurielle et syncrétique.
Comment saisir un tel feu follet, comment le résumer? Pas assez théorique et ouvertement politique pour les doctrinaires; trop libertaire pour les classiques; trop attaché au chant et à la pulsation élémentaire pour les radicaux de l'improvisation libre; trop complexe et insaisissable dans son éclectisme revendiqué pour le marché aux lois toujours plus ségrégationnistes et simplificatrices. Trop vivant en somme. Trop mobile pour les taxidermistes de tous poils. Don Cherry continue de défier les systèmes et les valeurs de notre monde, incapable de rendre compte non seulement de la vie d'un homme réfractaire à toute conception trop rigide de l'identité, mais plus encore (et conséquemment) de la continuité et de la cohérence d'une esthétique. Parce que la sienne n'a jamais rien fait d'autre que chercher à s'émanciper toujours plus avant de la notion réductrice de style (ce "signe (mauvais) de la distance inchangée", selon Michaux), Don Cherry n'a décidément rien perdu de son
incroyable énergie vitale, ni de sa force de subversion.
C'est bien sûr aux côtés d'Ornette Coleman, à la toute fin des années 1950, qu'on a vu apparaître pour la première fois Don Cherry, longue silhouette filiforme repliée sur sa fameuse pocket trumpet, cet improbable "instrument jouet" qui deviendra très vite une sorte d'objet fétiche. De 1958 à 1961, alter ego indissociable de l'homme au saxophone de plastique blanc, Cherry participera activement à l'émergence du free jazz, en enregistrant pour Contemporary et Atlantic, au sein du célèbre quartette sans piano (avec Charlie Haden à la contrebasse, Billy Higgins ou Ed Blackwell à la batterie), la matière d'une dizaine d'albums tous entrés depuis dans la légende du jazz. Un phrasé fragmenté, volontiers elliptique, progressant par petits segments abstraits, une sonorité tout à la fois acide et veloutée grimpant haut dans le suraigu : Don Cherry, à l'instar de ses compagnons, provoque les passions par la hardiesse de ses propositions et une liberté totale jusqu'alors inconcevable.
Pourtant dès cet instant, au-delà de l'effet de surprise et du scandale associé, un petit nombre d'amateurs attentifs remarquent dans le jeu du trompettiste une certaine retenue dans la fulgurance, une manière de clarté et d'équilibre même dans les séquences les plus expressionnistes. Une façon d'articuler et de moduler toujours très proche du registre de la voix humaine. Une fidélité, en somme, toute "traditionnelle" au chant... Et de fait, à l'orée de ces années 1960, Don Cherry est tout sauf un barbare décidé à faire table rase du passé. Encore moins un naïf cherchant à dissimuler un manque de technique (qu'on lui a parfois reproché) derrière un primitivisme d'emprunt.
Tout est allé très vite pour lui: initié très jeune à l'âge d'or des big bands par son père, barman au célèbre Plantation Club de Los Angeles; membre à l'adolescence d'un groupe de rhythm'n'blues; puis dès l'âge de quatorze ans, au tout début des années 1950, musicien impliqué dans la jeune scène californienne, côtoyant alors Red Mitchell, Dexter Gordon ou James Clay auprès desquels il acquiert une syntaxe et un vocabulaire relevant de la plus stricte orthodoxie bop. Résultat, Don Cherry est un trompettiste déjà accompli lorsqu'il trouve en Omette Coleman, non un gourou auquel aliéner sa singularité en se conformant à quelques préceptes dogmatiques, mais un authentique "professeur de désirs" lui offrant le cadre théorique et pratique (l'harmolodie, dont il sera toujours le plus ardent prosélyte et d'une certaine manière son plus scrupuleux repré- sentant) d'une incessante remise en cause stylistique.
Accumulant dès lors les collabora- tions, faisant oeuvre de passeur et de catalyseur auprès des grands maîtres du saxophone moderne attirés par le radicalisme de la New Thing (Coltrane dès 1960, Rollins en 1963), mais sur- tout s'aventurant simultanément dans toutes les voies possibles ouvertes par la révolution free (aux côtés de Steve Lacy, Albert Ayler, Archie Shepp et John Tchicai au sein des New York Contemporary Five), Don Cherry ap- paraît rapidement sous son vrai visage: un artiste moins de la rupture que du lien démultiplié, ne désirant rien tant qu'embrasser dans un même geste égalitaire et fraternel tous les genres, tous les styles, toutes les époques...
Cette utopie d'universalité, Don Cherry va en faire le moteur de sa vie comme de son art, désormais indisso-ciables. Totalement tourné vers l'autre dans tous ses états, il s'improvise alors troubadour moderne et débute une vie nomade tant sur le plan esthéti- que que géographique, multipliant les longs séjours en Europe, entrecoupés de brefs retours en Amérique (l'occa- sion pour lui d'enregistrer pour Blue Note ses premiers chefs-d'œuvre en leader : "Complete Communion", "Symphony for lmprovisers" et "Where Is Brooklyn ?").
En 1965, il s'installe à Paris et fédère autour de lui une sorte de collectif informel et internationaliste regrou-pant des personnalités aussi diverses que Jacques Thollot, François Tusques, Aldo Romano, Jean-François Jenny- Clark, le saxophoniste argentin Gato Barbieri ou encore le pianiste et vibra- phoniste allemand Karl Berger. Là, pendant des mois, dans l'atmosphère électrique du Chat qui pêche, Don Cherry, entouré de ces jeunes musi-ciens talentueux inventera, au jour le jour, une musique de matin du monde, lyrique et totalement libre.
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