Evolutions de l'instrument
Retour à l'index la-trompette.comDurant le bas Moyen Age, la littérature et les arts plastiques, alors florissants, nous enrichissent de quantité de nouvelles formes et de nouveaux noms se rapportant à la trompette. Dans une large mesure, cette diversité est due au contact avec les Arabes, que l'on appelait alors Sarrasins. C'est l'époque où se créent des institutions de cour et de ville auxquelles, plus tard, les trompettistes devaient appartenir, et où se constituent deux formes d'activité musicale où la trompette joue un rôle: l'ensemble de trompettes seules et la «haute musique», qui comprend des bombardes et des trompettes. C'est également l'époque où apparaissent les premières confréries de musiciens.
Mais c'est surtout aux armées que la trompette trouvait son emploi. La meilleure chance de travail qu'avaient les musiciens errants de l'époque était d'entrer pour un certain temps au service de l'une des nombreuses armées en route pour la Croisade.
Les contacts entre l'Occident et les Sarrasins lors des Croisades
De 71i à 713, les Sarrasins conquirent l'Espagne et il fallut des siècles de lutte acharnée pour les refouler. L'Espagne ne fut entièrement libérée qu'en 1492. De 1071 à 1073, les Sarrasins s'emparèrent de la Palestine. L'empereur d'Orient, Alexios I", demanda au pape de venir à son secours. A l'idée de délivrer la Terre Sainte, toute l'Europe fut prise d'une véritable fièvre; partout, on prêchait la croisade. La Première Croisade dura de 1096 à 1099, la Deuxième de 1147 à 1149 sous Conrad III et Louis VII, la Troisième de 1189 à 1192 sous Frédéric Barberousse, Richard Coeur-de-Lion et Philippe II, et la Sixième de 1248 à 1254, sous Louis IX, le futur saint Louis. D'autres croisades moins importantes eurent encore lieu ensuite.
Au XIe siècle, l'Islam était supérieur à l'Occident dans de nombreux domaines, par exemple l'astronomie, le commerce et la guerre. De sa rencontre avec l'Orient, l'Occident tira maint avantage. Par exemple, il adopta les chiffres arabes et put développer considérablement ses relations commerciales. On emprunta aussi aux Sarrasins de nombreux instruments de musique, et avec eux, bien souvent, le nom arabe correspondant.
En Occident, outre la corne d'animal, on connaissait une sorte de trompette, car Fulcher de Chartres (mort vers 1130) parle d'un certain Evrardus Venator, un chasseur par conséquent, dont l'instrument était le cor, mais qui devait jouer de la tuba en temps de guerre.
Les trompettes sarrasines
Aux trompettes et cornes d'animaux des Croisés, les Sarrasins opposèrent de nombreux instruments bruyants, tels les anafir (trompettes), les bùqa-t (trompettes ou cors), les zumtir (chalumeaux), les naqqa-ra (timbales), les tubsil (tambours) et les leâsàt (cymbales). Comme les cuivres des Chrétiens, ils étaient destinés «à effrayer l'ennemi», selon la formule de Jean d'Espagne, qui écrivait vers 1138. Tous les chroniqueurs des Croisades sont d'accord pour rapporter que, sur les champs de bataille, les musiciens militaires sarrasins produisaient un volume sonore exceptionnel; le bruit de leurs timbales était si affolant que les Chrétiens étaient contraints de boucher les yeux et les oreilles de leurs chevaux (Pseudo-Turpin, XI' siècle).
On peut voir des trompettes arabes, tant courtes que longues, sur deux miniatures du Ms. Paris arabe 5847 (fol. 19 et 94v) (voir p. 37). La représentation est fort réaliste. Les trompettes longues étaient accompagnées de deux grosses timbales; les courtes, de deux petites. Ces trompettes, dont on sonnait par paires, ont des couronnes ornées pour renforcer le pavillon; celui-ci est plus évasé sur les instruments longs que sur les courts; en outre, les premiers comportent une ou plusieurs pommes. On peut imaginer ces fanfares mobiles excitant les troupes depuis une hauteur.
Le mot arabe buq, qui paraît dériver du latin «bucina», a deux significations. A partir de 800, il désigne un instrument du type cor ou trompette, comme le mot tuba dans les textes latins. Puis, à partir du Xe siècle, on entend par là un cor militaire plus court. Au XIe siècle, en outre, on a dû commencer à le construire en métal.
L'autre trompette arabe, le nafir, n'apparaît qu'au XIe siècle, tout d'abord sous la forme buq-al-nafir. On peut déduire d'un texte qui est probablement du XII' siècle et qui parle d'un grand buq ressemblant au buq-al-nafir que, d'ordinaire, le nafir était plus long que le buq. Ce mot a été emprunté par la littérature ibérique sous la forme atiafil. Il en existait des variétés plus ou moins longues. Les longues se sont conservées jusqu'à nos jours, en Afrique du Nord, sous leur nom d'origine: nafir.
Citons enfin un autre instrument sarrasin, dont la forme n'a pas encore pu être reconstituée: le «cor sarrazinnois» que Joinville mentionne dans sa chronique de la sixième Croisade.
L'utilisation militaire des trompettes chez les Sarrasins
Chez les Sarrasins, tous les officiers supérieurs avaient leur orchestre militaire, dont l'importance numérique était fonction de leur grade. Celui du sultan Baïbar (mort en 1277) se composait de soixante-huit musiciens: vingt trompettes (anfcir), quatre chalumeaux (zumir), quatre tambours (duhul) et quarante timbales (leisiit). L'unir d'une division avait le même orchestre, mais sans les timbaliers. Un atâbeg avait seize musiciens, Pamir d'un régiment huit, d'autres officiers n'avaient qu'un buq. L'orchestre avait sa propre tente à côté de celle du sultan. Un signal des timbales appelait cavaliers et fantassins au combat. Pendant la bataille, les instruments guerriers jouaient de façon ininterrompue; dès qu'ils avaient commencé, les opérations se déroulaient selon un schéma précis. Au IXe siècle déjà, les instruments de musique étaient,. avec les étendards, les pièces les plus recherchées du butin.
Les trompettes occidentales de l'époque des Croisades
En Occident, le principal instrument de type trompette était la buisine. La buisine est généralement considérée comme une longue trompette de métal, le plus souvent cylindrique. Son nom allemand, Busine, a été emprunté vers 1250 au français; ces deux mots remontent au latin bucina. Il y a cependant contradiction entre les diverses sources des XII' et XIII' siècles. Dans la Chanson de Roland (env. 110o), par exemple, il est question de buisine que l'on portait au cou; il s'agissait donc de petits cors ressemblant à l'olifant d'ivoire; d'autres sources attestent que l'instrument se taillait dans la corne. Mais même si ce mot de buisine désignait la longue trompette de métal, on rencontre tant d'autres définitions qu'il faut être extrêmement prudent dans l'emploi de ce mot. Au XVe siècle, quand le tube double coulissant fut inventé, le terme allemand Busine/Pusune devint «Posaune» (trombone).
Tout récemment encore, on croyait que la longue trompette de métal, qu'elle s'appelle buisine ou nafir, avait été introduite en Occident par les Sarrasins. On considérait comme tout premier exemple de ce genre d'instruments les quatre trompettes du Jugement Dernier, sur les fresques du mur occidental de la basilique de Sant'Angelo in Formis, à proximité de Capoue (1072-1087) (voir p. 40). Bien que ces instruments présentent indiscutablement une forme nouvelle et évoquent des trompettes bien plutôt que des cors, il faut se souvenir que Capoue se trouvait hors de la zone d'influence des Sarrasins et que la datation de ces fresques exclut une influence de la Première Croisade. Elles représentent donc l'une des énigmes de l'histoire de la musique. Laissons de côté la question de savoir si le peintre a été inspiré par une tradition picturale venue de l'Antiquité ou par quelque instrument byzantin que nous ne connaissons pas.Utilisation des trompettes occidentales; la trumpa
A propos de la Troisième Croisade, nous possédons des détails sur l'art militaire et sur les instruments de musique des deux camps. En 119o, à son arrivée à Messine, Richard Cœur-de-Lion fut salué par «des tubae éclatantes et des litui au son clair»; il incita son armée à le suivre «le troisième jour au son de la buccina».
Pendant le séjour qu'il fit en Sicile avant de partir pour la Palestine, on lui présenta un nouveau type d'instrument, la trumpa. Roger de Wendover (mort en 1236) parle de «tubae nommées trumpae». Cet instrument est attesté pour la première fois vers 118o, dans les écrits de Guillaume de Palerme. Peut-être la trumpa est-elle, elle aussi, d'origine arabe, car les Normands venaient tout juste (neuf ans auparavant) de chasser les Sarrasins de Sicile, et ils avaient adopté nombre de leurs coustumes. Le mots trumpa était promis à un brillant avenir, car les termes qui désignent actuellement la trompette dans la plupart des langues d'Europe dérivent de ses diminutifs; c'est ainsi que nous avons en français trompe/trompette; en allemand Trumpa/Trumb/Trum(m)et/Trompete ; en anglais trump/trumpet. Au XIVe siècle, le diminutif a commencé par désigner la petite trompette droite, puis, au XVe, grâce à une nouveauté importante sur le plan de la construction (voir infra), la trompette moderne à éléments courbes.
Les Chrétiens ne tardèrent pas à emprunter à la musique militaire des Sarrasins son rôle de «bruitage». Les épopées courtoises décrivent souvent des batailles en musique (voir p. 73). Le son de la trompette introduisait les hostilités: «min busùner Niez ich dà / blasen unde machen schal» (j'ordonnai alors à mon trompette de souffler et de faire du bruit), lisons-nous au vers 59o, 6 du Service des Dames de Ulric de Lichtenstein (1200-1275). Même quand le combat faisait rage, les musiciens poursuivaient leur office:
Biaus fu li jors et li solaus luist clers, Et la bataille fist molt à redouter.
En cc [ = deux cents] lieus i véissiés capler, Cors et buisines et olif ans soner,
Molt hautement ensegnes escrier,
Païne gent et glatir et huper...
(extrait de: Aliscans, Chanson de geste, V. 56175622)
«Faire du bruit» (machen schal) pendant la bataille signifiait certainement la même chose que plus tard, à l'époque baroque, «lârmblasen». Au Moyen Age, cette façon d'utiliser la trompette s'appelait classicum. Voici en quels termes Joannes de Janua le décrit: «En fait, le classicum est l'unisson de tous les instruments entendus ensemble, qu'il s'agisse de tubae, de cornua de guerre ou de cloches.» Il semble que cet «unisson de tous les instruments entendus ensemble» ait été organisé. Mais souvent, «pour effrayer les ennemis», «les tubae se faisaient entendre en vacarme» (d'après Aymeric de Peyrac, XVe siècle). Nous parlerons plus loin de la façon d'exécuter le classicum.
La magie sonore dégagée par ce mélange d'instruments puissants se devine derrière les textes de ce genre, surtout quand, comme au vers 5037 de Lohengrin, «pusûn unt glocken liuten», quand cuivres et cloches sonnaient ensemble. Du reste, aujourd'hui encore, en français, «sonnerie» se dit à la fois pour les ordres donnés au moyen du clairon et pour l'emploi des cloches. Il semble que, dans le premier de ces deux sens, la sonnerie n'ait fait son apparition que progressivement; à l'époque des épopées courtoises, on se contentait de faire entendre les trompettes, l'air joué.
Pour les marches, en revanche, il semble qu'il ait existé des mélodies déterminées, appelées en allemand «Reisenoten»: «Min busunaere die bliesen do / mit kunst ein reisenot vil hè» Le claro ou clarion
Aux Mie et XIIIe siècles apparurent, dans des glossaires et chroniques en langue anglaise, des trompettes particulières portant des noms tels que claro, clario, clarone et clarasius. «Claro» et «clario» étaient dérivés du latin clarus, «clair», tandis que l'origine de la terminaison «-asius» n'est pas évidente. Vers 1350-1370, le mot actuel «clairon» fit son apparition en France. Nous trouvons chez Chaucer (env. 1340-1400) une formulation caractéristique et à la vigueur poétique extraordinaire, dans son Knighte's Tale:
Pypes, trompes, nakers, clariounes,
That in the bataille blowen blody sounes.
Il est certain que ces «trompes» et «clariounes» militaires étaient des instruments différents. (En Angleterre et en France, trompe désigne souvent un cor de chasse.)
Tessiture de la trompette du bas Moyen Age
Grâce au théoricien Johannes de Grocheo, nous sommes bien renseignés sur la tessiture de la trompette vers l'an 130o. Dans son traité De arte musicae, il écrit en effet que la trompette peut donner les «trois consonances parfaites», autrement dit l'octave, la quinte et la quarte. Or ce sont les intervalles créés par les quatre premiers partiels. En d'autres termes, les trompettistes
de la fin du Moyen Age jouaient dans le registre grave de leur instrument.
I 2 3 4. partiels
Ce fait est confirmé par les lèvres peu tendues que l'on voit aux exécutants sur divers tableaux et sculptures. En haut à gauche de la Cantoria (1431-1438) de Luca della Robbia (Museo dell'Opera del Duomo, Florence), trois trompettistes sont en train de jouer (voir p. 39). Les sculptures de la Cantoria commentent le Ps. CL, et les trompettistes correspondent au verset Laudate eum in sono tubae. L'embouchure paraît n'être qu'un évasement du tube, ce qui permet de dire que la perce est large. D'autre part, les musiciens jouent avec les muscles des lèvres peu tendus et les joues gonflées. Tous ces facteurs (perce de l'embouchure et technique de jeu) entraînent un son grave et quelque peu rauque.
Statut social des trompettistes du Moyen Age
Au Moyen Age, les musiciens, acteurs, et apparentés passaient pour «non honorables» parce que, le plus souvent, ils n'avaient pas de domicile fixe et faisaient leur apparition ici et là, quand il y avait une fête. L'Eglise leur refusait les sacrements. A cet égard, les trompettistes n'avaient pas d'autre sort que les autres musiciens. Si, en revanche, un musicien entrait au service d'une maison princière et d'une ville, il pouvait devenir «honorable».
Les trompettes de cour
Bien que nos sources soient incomplètes, nous pouvons dire avec certitude que les trompettes (on peut encore à peine dire «trompettistes» à l'époque) ont été parmi les premiers musiciens à occuper des emplois fixes chez les nobles. La raison en est assurément leur rôle particulier à la guerre. Il semble que les princes de l'époque aient eu pour passe-temps favori de s'entre-tuer; or les trompettes étaient indispensables à la transmission des ordres. Ces musiciens-soldats ne tardèrent pas à remplir en outre des fonctions de pure représentation. Ils portèrent un uniforme coûteux, un étendard aux armes de leur prince décora leur instrument et, souvent, ils disposèrent même d'un cheval. On se gardera cependant d'en déduire que le trompette lui-même jouissait d'un statut social enviable: il continuait d'être considéré comme un simple serviteur.
L'un des devoirs du trompette de cour était de jouer à la table du prince et quand il se présentait en public. Ces fonctions sont définies dans l'un des premiers règlements de cour que nous possédions, les Lois gala. tines, que Jacques III, roi de Majorque, fit rédiger en 1337. Il y est question des cinq musiciens qu'il entretenait: deux trompettes, un tambour ou timbalier et
deux musiciens sachant jouer de plusieurs autres instruments. Tous avaient pour premier devoir de réjouir le roi, de chasser la colère et la tristesse. En outre, les trompettes et le timbalier avaient pour mission particulière de jouer quand le roi se montrait en public puis se retirait (cet usage se généralisa plus tard et subsista jusqu'en plein XIXe siècle). Enfin, et ce fut là plus tard également une fonction très importante, il leur incombait de jouer pendant les repas, sauf durant certaines périodes de jeûne ou de deuil. Trompettes et timbaliers étaient expressément classés parmi les «mimis et joculatores».
Ce que la bataille était en temps de guerre, le tournoi l'était en temps de paix: l'une des principales occupations aussi bien des grands de ce monde que de leurs trompettes. Généralement, un tournoi durait toute une journée. Tôt le matin, après la messe, les trompettes sonnaient pour annoncer l'événement. Souvent (mais non pas toujours) accompagnées d'autres instruments, par exemple des bombardes, elles se faisaient entendre à certains moments précédant le combat, au moment du défi par exemple, ainsi que pendant le tournoi lui-même. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les exécutants ne se tenaient pas à distance respectueuse du théâtre des opérations (voir p. 49). La journée s'achevait d'ordinaire par un festin et des danses. Les trompettes de cour intervenaient également lors des couronnements, mariages et baptêmes.(mes trompettes jouèrent alors avec art un «reisenot» très noble) (Service des Dames, vers 996, 7).
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