Les trompettes urbains
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Les riches cités commerçantes d'Italie et des Flandres furent les premières à vouloir imiter l'éclat et la splendeur des cours. Elles se permirent donc de nommer des trompettes, tout d'abord comme simples gardes, puis, peu à peu, pour participer à des cérémonies de toutes sortes. Nous prendrons l'exemple de la ville de Bologne, qui allait jouer au XVIIe siècle un rôle si important dans l'histoire de notre instrument, pour énumérer les fonctions des trompettes de ville. Au XIIIe siècle déjà, il y avait deux «tubatores» qui étaient chargés des proclamations publiques. La ville leur fournissait des uniformes somptueux. Leurs trompettes étaient d'argent et s'ornaient de divers étendards. En 1328, les trompettes de ville étaient huit, deux à chacune des quatre portes principales de la cité: Porta Piera, Porta Procula, Porta Stiera et Porta Ravegnana; dans la langue vulgaire, on les appelait trombetti della Signoria, mais leur titre officiel était toujours celui de tubatores, puisque le latin était la langue administrative. Leur fonction n'était pas uniquement la proclamation des édits: leur présence rehaussait l'éclat des cérémonies d'installation des recteurs de l'Université, et ils jouaient pendant les processions de remise de doctorat. Les trombetti della signoria constituèrent le noyau d'un ensemble bolonais du XVe siècle, le Concerto Palatino della Signoria, institution qui peut se comparer aux Stadtpfeifereien allemandes.
En 1292, à Florence, nous savons qu'il y avait six de ces trompettes, et cinq à Lucques en 1310.
Dans les Flandres, il est attesté que des trompettes ont fait office de veilleurs aux XIVe et XVe siècles: deux à Bruges, Anvers, Leyde et Gand. Détail caractéristique, ils se faisaient entendre en même temps que d'autres instruments: bombardes et buisines, ensemble attesté en 1342 à Mons; trompers en menistruels, en 1368à Bruges; enfin, en 1377 à Malines, la participation de trois «tromperen», trois fifres, un joueur de bombarde et un timbalier à un ommegang (procession).
Abstraction faite de quelques cas remontant à une époque assez ancienne, tels Gôrlitz (1376) et Bâle (avant 1384), les veilleurs de ville n'étaient pas, au nord des Alpes, des trompettes, mais des personnages utilisant un instrument en corne d'animal. Il semble que la trompette n'ait supplanté le cor que progressivement et au XVe siècle.
Les confréries de musiciens
Au XIVe siècle, par besoin de protection, les musiciens qui sillonnaient une région donnée commencèrent à se constituer en confréries présidées, sur le modèle de la société féodale, par un «comte» ou «roi» des musiciens. Les trompettes faisaient, eux aussi, partie de ces confréries et certains d'entre eux ont été «comtes des musiciens». La première confrérie de musiciens ambulants a été celle des Nicolai-Zechbrüder, fondée en 1288 à Vienne et qui ne devait être dissoute qu'en 1782. En 131o, cinq trompettes de Lucques s'unirent pour former une confrérie. La Confrérie de Saint-Julien fut fondée en 1321 à Paris et dissoute en 1773. En 133o, à Tournai, les représentants de trente et une de ces confréries tinrent une assemblée. En Angleterre, nous entendons parler de «rois des ménestrels» en 1381.
La musique médiévale pour trompette
Avant la fin du Moyen Age, on voit se constituer deux types d'ensembles dont la trompette fait partie. Vers 1400, ils ont déjà pris forme. Il s'agit, d'une part, de l'ensemble de trompettes seules, mais souvent accompagnées de timbales, qui donnera plus tard le corps de trompettes et joue un rôle à la guerre puis, rapidement, exerce en outre une fonction de prestige. Au cours du XIV° siècle, d'autre part, apparut la «haute musique», autrement dit l'ensemble composé d'instruments «hauts», c'est-à-dire forts, comme la bombarde (lointaine ancêtre du hautbois) et la trompette, par opposition aux instruments «bas», c'est-à-dire doux, tels la vielle à archet, le psaltérion et le luth.
L'ensemble de trompettes seules sonnait le classicum, tant à la guerre qu'à la cour. A partir de la remarque de Johannes de Grocheo sur la tessiture de la trompette, nous pouvons supposer que tous les trompettistes jouaient des notes graves. Quelques constatations renforcent cette impression: 1° on jouait, nous l'avons vu, les lèvres très peu tendues; 2° les textes de l'époque parlent d'un volume sonore considérable, ce qui nous fait penser à la trompette archaïque; enfin 3° dans la haute musique (voir infra), la trompette jouait toujours la partie grave et le trombone (all. Posaune), instrument grave, est issu d'elle au XV' siècle. Quand toutes les trompettes étaient dans le même ton ou quand les longues et les courtes, dont on jouait souvent ensemble, étaient accordées les unes aux autres, il en résultait une consonance, une sorte d'accord parfait continu. (Actuellement encore, la cornemuse comporte, sous le nom de «bourdon», cet accompagnement continu et immuable.) Il est exact que l'effet de cet accord constant, mais toujours réattaqué, devait être littéralement magique. Les premières «sonates» jouées par les ensembles de trompettes du XVI' siècle présentent les mêmes caractères: répétition constante d'un même accord de base, les voix inférieures produisant l'effet d'un bourdon.
Ainsi s'explique-t-on que tous les auteurs du Moyen Age finissant insistent sur le grand volume sonore des ensembles de trompettes. Leur timbre n'était pas éclatant, mais relevait plutôt du grondement ou de la vibration. Dans son Parzival (vers 63, 2), Wolfram von Eschenbach écrit: «die hellen pusinen/mit krache vor im gâben dûs», ce qui signifie que les buisines produisaient un vacarme assourdissant. Dans le Jiingerer Titurel (vers 3939, 3), les buisines font un bruit tel que l'on dirait que les branches sèches d'une grande forêt sont réduites en miettes:
Und mit dem ruffe der busîn krachen als ob mit donres duzzen
breche ein grozzer walt
mit durren spachen [.]
La haute musique se développa parallèlement à l'ensemble de trompettes. Comme ce dernier, elle était un signe de «standing», mais elle jouait aussi à l'occasion de toutes sortes de festivités, en particulier les bals. Mais comment sonnait cet ensemble de (généralement deux) bombardes et d'une trompette? A partir de quelques musiques de ménestrels du XIII' siècle qui sont parvenues jusqu'à nous, le musicologue Herbert Heyde a reconstitué l'effet sonore d'une haute-chapelle. Selon lui, les bombardes jouaient une mélodie animée au-dessus d'un bourdon tenu par la trompette.
A la fin des phrases, la trompette pouvait sauter à la quinte: (d'après H. Heyde, p. 163a). Dans une musique de ce genre, la trompette pouvait se contenter des partiels z et 3 et demeurait donc dans le cadre des possibilités indiquées par Johannes de Grocheo.
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