La complexité du jazz
Retour à l'index la-trompette.comL'ENVOL DU FAUCON
Si pour certains musiciens le fait de monter leur propre big band constituait un aboutissement, pour d'autres, la possibilité d'échapper au lourd écrin d'une grande formation représentait une forme d'évasion. En outre, l'appel de l'Europe était de plus en plus fort pour les musiciens américains. Ils y trouvaient en effet une ambiance plus sympathique qu'en Amérique, leur art y était plus respecté et, surtout, ils n'étaient pas en butte au racisme quotidien.
Au fil des années, nombre d'entre eux y trouvèrent soit un refuge, certains s'y installant définitivement, soit simplement un havre de paix, le temps d'un séjour.
Coleman Hawkins s'y était rendu une première fois en 1934. Ayant découvert qu'il était connu en Angleterre, il avait tout simplement écrit au chef d'orchestre Jack Hylton, inscrivant pour seule adresse : Jack Ilyhon, Londres, Angleterre. Le contenu de la lettre était d'une précision télégraphique "Ç'a m'intéresserait d'aller A Londres". Hylton lui répondit immédiatement.
Pendant les cinq années qu'il passa en Europe, Coleman Hawkins travailla beaucoup, et, même s'il ne trouva pas toujours pour l'accompagner des musiciens d'égale valeur A ceux qui l'entouraient aux Etats-Unis, il connut toutefois des moments de grâce. En France, par exemple, il enregistra le 2 mars 1935 avec l'orchestre de Michel Warlop, qui comptait dans ses rangs le gratin des jazzmen français, dont Django Reinhardt et Stéphane Grappelli (au piano !). Le 28 avril 1937, toujours à Paris, il put réunir un. ensemble de rêve : Benny Carter au saxophone et à la trompette, également auteur des arrangements, lui aussi, venu s'établir en Europe, Stéphane Grappelli, toujours au piano, Django Reinhardt et, autres gloires nationales, les saxophonistes André Ekyan et Alix Combelle.
PLUS LOIN QUE NULLE PART
t Ine des plus belles interprétations de cette séance est Ouf Nowhere, ballade composée par Jolumy Green. Son histoire vaut la peine d'être rappeloe : "rd Ileyman et moi dînions au
Avant minuit, l'affaire était dans le sac. Le lendemain même, Guy Lombardo la jouait.
COLEMAN HAWKINS
Dans cette interprétation de Coleman Hawkins, la guitare de Django est omniprésente, imprimant une pulsation très caractéristique à l'ensemble. Avant le long solo de Hawkins, Benny Carter s'adjuge un solo de trompette
EASY LIVING
On admire Ella Fitzgerald, Billie Holiday séduit. Il faut sans doute évoquer la jeunesse misérable de Billie. A sa naissance, Sadie, sa mère, avait treize ans. Sur le point d'accoucher, elle avait payé son séjour à l'hôpital en faisant le ménage et en "servant les autres femelles qui attendaient de faire leurs gosses." (2)
Son père, Clarence, un musicien, avait alors quinze ans et disparut bientôt de l'horizon familial. Billie fut confiée par sa mère à ses grands parents : "On était tous serrés comme des sardines dans cette piaule. Je dormais dans le même lit qu'Henry et Elsie (deux cousins), et Henry le mouillait tous les soirs. Ça me rendait malade, et, quelquefois, je me levais et restais assise sur une chaise jusqu'au matin. Alors ma cousine Ida entrait, voyait le lit, m'accusait de l'avoir mouillé et se mettait à me battre". (2)
Du Dickens mâtiné de Zola, à moins que ce ne soit l'inverse ! Billie commença à assurer sa subsistance en faisant des ménages. Elle découvrit le jazz grâce à une mère maquerelle pour qui elle faisait des petites courses : "Quand Alice venait pour me payer, je lui faisais cadeau des sous, pourvu qu'elle me laisse monter dans son salon écouter Louis Armstrong et Bessie Smith sur son phonographe." (2)
Sa mère continuait à économiser pour pouvoir enfin offrir un foyer à Billie. Elle se remaria, mais le sordide
Billie devint callgirl, mais cette existence "dorée" ne dura pas très longtemps. Refusant un client, elle se retrouva traînée devant un tribunal sous l'accusation de prostitution, l'homme l'ayant dénoncée ! Elle fut incarcérée à la prison de Welfard Island : nourriture infâme, des légions de lesbiennes et des rats à foison.
La chance venait de tourner, bientôt le producteur John Hamilton(' la présenta au grand imprésario Joe Glaser, qui lui fit signer un contrat. Benny Goodman lui apporta-son aide,
tant à enregistrer en studio le 27 novembre 1937.
Billie commençait à jouir d'une gentille réputation et fut bientôt pro-grammée à l'Appo/o. Il lui l'allait absolument conquérir ce public-là, car la réussite face à une telle audience signifiait généralement la consécration.
"Je portais une robe bon marché en satin blanc et j'avais les genoux qui s'entrechoquaient si violemment que les gens se demandaient si j'allais danser ou chanter. Même après que j'ai ouvert la bouche, ils n'en étaient pas très sûrs. Une petite gouape au premier rang s'est mise à gueuler "Zyeutez-la, elle danse et elle chante en même temps." Lorsqu'elle eut chanté le second morceau, le public a explosé. Il n'y a pas de meilleur public que celui de l'Apollo ; même tôt le matin, il est chauffé à blanc 1... J'ai joué à l'Apollo une deuxième rrniainv et ça n'arrivait pas sou vent." th.
1.e 22 juillet 1915 eut lieu la pie mière séance de studio de 'Who pool Teddy Wilson, le pianiste allait demeurer plusieurs années son chef d'orchestre, son chef tout court, du moins en ce qui concernait les disques. Entre 1935 et 1942, sur la centaine de titres enregistrés avec lui, une soixantaine furent publiés sous le nom de Teddy Wilson and His Orchestra, le reste sous le nom de Billie Holiday and Her Orchestra.
Billie se plaignit que Wilson ramassât la plus grosse part des cachets. "Au fil des ans, écrivions-nous, le personnel de l'orchestre fut bouleversé à plusieurs reprises, ce qui n'empêcha nullement ces différentes formations de compter parmi les meilleures de leur temps, non seulement parce qu'elles présentaient des musiciens de premier plan, mais aussi parce que Wilson avait toujours su en tirer le meilleur parti." (3)
Easy Living, du ler juin 1937, fut publié sous le nom du pianiste. Wilson avait réuni une solide phalange issue de l'orchestre de Count Basie, la rythmique au complet, le saxophoniste Lester Young et le trompettiste Buck Clayton. Le seul intrus. étant le clarinettiste Buster Bailey. Quelques mois auparavant, Billie avait eu l'occasion de se produire en invitée avec l'orchestre de Count Basie à l'Apollo, et c'est à elle que le public fit un triomphe.
C'était la deuxième fois que Billie retrouvait Lester dans un studio, et Marc-Edouard Nabe décrivit ainsi la relation entre la chanteuse et le saxophoniste : "Lester et Billie se complètent. les contre-chants de Lester ne sont pas "contre" pour rien." (4)
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